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Dans un centre de loisirs, un mercredi après-midi. L'animatrice a rassemblé son groupe d'une dizaine d'enfants pour une activité manuelle. Depuis vingt minutes, ils découpent, collent, colorient. Soudain, un enfant de sept ans lève la main.
— Oui ? — Je peux aller aux toilettes ? — Attends, on finit l'activité. Dans dix minutes.
L'enfant baisse la main, se tortille sur sa chaise, et attend. Dix minutes plus tard, il lève à nouveau la main. Cette fois, l'animatrice acquiesce. L'enfant se lève enfin et sort, accompagné du regard de l'adulte qui vérifie qu'il se dirige bien vers les toilettes.
Cette scène, absolument ordinaire, se répète des millions de fois chaque jour dans les écoles et les centres de loisirs de France. Elle est si banale qu'elle est devenue invisible. Pourtant, elle soulève une question simple et troublante : pourquoi un enfant doit-il demander la permission pour aller aux toilettes dans un ACM ?
L'argument de la sécurité : une justification qui ne suffit pas
Face à cette question, la réponse des professionnels est immédiate et souvent sincère : c'est une question de sécurité. Il faut savoir où sont les enfants à tout moment. Il faut éviter qu'ils ne se perdent, qu'ils n'aient un accident, qu'ils ne fassent une bêtise hors de la surveillance des adultes.
Cette préoccupation est légitime. Les animateurs et autres personnels éducatifs portent une lourde responsabilité : celle de garantir la sécurité physique des enfants qui leur sont confiés. Mais la manière dont elle est mise en œuvre mérite d'être interrogée.
Car demander l'autorisation d'aller aux toilettes ne signifie pas seulement « prévenir qu'on s'absente ». Cela signifie attendre une réponse, donc accepter qu'elle puisse être négative ou différée. Cela signifie, fondamentalement, que l'enfant ne dispose pas de l'autonomie corporelle la plus élémentaire: celle de répondre à un besoin physiologique quand il se manifeste.
Ce qui serait inacceptable pour un adulte
Imaginons maintenant une autre scène, dans une mairie. Une employée administrative demande à sortir de son bureau pour aller aux toilettes. Son responsable lui répond :
— Pas maintenant, on finit la réunion.
Cette situation paraît immédiatement choquante. Si elle se répétait régulièrement, elle constituerait sans aucun doute un cas d’harcèlement moral. Un juge saisi de cette plainte n'hésiterait pas à qualifier ces pratiques de traitement dégradant, voire d'atteinte à la dignité humaine.
Pourquoi ce qui serait jugé inacceptable, humiliant et illégal pour un adulte devient-il normal, voire pédagogique, quand il s'agit d'un enfant ?
Les justifications implicites : surveillance et suspicion
Au-delà de l'argument sécuritaire, d'autres raisons expliquent cette pratique. Il y a d'abord une dimension de gestion des flux. Le contrôle des déplacements facilite le bon déroulement du programme prévu. Il y a ensuite une forme de suspicion diffuse. Derrière la question « Tu peux attendre un peu ? », se cache souvent le soupçon que l'enfant ne va pas vraiment aux toilettes, qu'il cherche à s'échapper de l'activité.
Le besoin physiologique de l'enfant devient ainsi un sujet de vérification. Il doit prouver la légitimité de sa demande, justifier son besoin, convaincre de son urgence.
Une violence invisible mais structurelle
Cette pratique constitue une forme de violence particulièrement insidieuse car elle est totalement normalisée. Pourtant, ce qu'elle enseigne quotidiennement à des millions d'enfants est problématique. Elle leur enseigne que leur corps ne leur appartient pas vraiment. Qu'ils ne peuvent pas faire confiance à leurs sensations corporelles immédiates. Qu'ils doivent apprendre à retenir, à différer, à contrôler leurs besoins en fonction des autorisations des adultes.
Elle leur enseigne enfin une forme d’hiérarchie des dignités : les adultes disposent d'une autonomie corporelle inconditionnelle, les enfants doivent la mériter ou la demander.
Le paradoxe juridique : une égale dignité en théorie
Le principe constitutionnel d'égalité devant la loi ne souffre théoriquement aucune exception fondée sur l'âge lorsqu'il s'agit de droits fondamentaux. L'article 3 de la CIDE dispose que « dans toutes les décisions qui concernent les enfants […] l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ».
La dignité humaine s'applique à tous sans distinction. Elle implique le droit au respect de l'intégrité physique et le droit à une autonomie corporelle minimale. Organiser un contrôle systématique de chaque déplacement physiologique crée une inégalité de traitement qui ne repose sur aucune justification juridique solide.
Conclusion
L'autorisation pour aller aux toilettes est devenue une telle évidence qu'elle ne se discute plus. Pourtant, cette banalité ne devrait pas empêcher de nous interroger sur la conception de l'enfance qu'elle véhicule : celle d'un enfant qui ne serait pas digne de confiance. Considérant que les enfants sont des sujets de droit, porteurs d'une dignité égale à celle des adultes, il devient difficile de justifier qu'ils subissent quotidiennement un traitement que nous jugerions humiliant s'il nous était appliqué.
La question est désormais de savoir si l'encadrement des enfants doit nécessairement passer par le contrôle de leurs fonctions corporelles les plus intimes.