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Paris : « restaurer la confiance », ou installer la suspicion ?

À Paris, la promesse de restaurer la confiance dans le périscolaire soulève une question plus profonde : s’agit-il de reconstruire un cadre éducatif ou d’installer un régime de suspicion ?

À Paris, le périscolaire est devenu un sujet politique majeur. Après les révélations, les signalements, les inquiétudes croissantes des familles et l’ampleur prise par les scandales, plusieurs candidats ont voulu répondre par des annonces fortes.

Sarah Knafo, candidate aux élections municipales de 2026, a diffusé un visuel consacré au périscolaire, avec un slogan simple et efficace : « restaurer la confiance ». Cinq mesures y sont présentées comme des réponses claires à une situation devenue très inquiétante.

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L’expression fonctionne immédiatement. Elle part d’un sentiment largement partagé : la confiance a été abîmée. Beaucoup de parents doutent, s’inquiètent, ou ont le sentiment que les institutions ont tardé à prendre au sérieux des alertes parfois anciennes. Dans un tel contexte, promettre de restaurer la confiance semble presque aller de soi.

Mais encore faut-il regarder de près ce que cette promesse recouvre réellement. Car lorsqu’on examine les mesures proposées, un doute apparaît vite : s’agit-il vraiment de reconstruire un cadre éducatif plus solide, plus lisible et plus protecteur, ou plutôt d’installer un périscolaire placé sous une logique de contrôle, d’éviction rapide et de suspicion diffuse ?

Autrement dit, ces propositions rassurent-elles durablement, ou risquent-elles de transformer le fonctionnement ordinaire du service en système de méfiance généralisée ?

Une promesse efficace, mais un glissement dans la manière de poser le problème

Parler de confiance permet de répondre à la colère des familles sans entrer immédiatement dans des débats trop techniques. C’est une formule politique efficace, parce qu’elle paraît simple, morale et protectrice. Elle donne le sentiment que l’essentiel est compris : si la confiance s’est effondrée, c’est qu’il faut désormais tout remettre à plat.

Mais ce cadrage a aussi un effet plus discret. Il déplace le centre du débat. Au lieu de poser d’abord la question du cadre éducatif, des responsabilités, des procédures, de la stabilité du service et des garanties institutionnelles, on en vient à traiter le périscolaire comme un espace qu’il faudrait avant tout sécuriser, filtrer, surveiller et rendre plus identifiable.

Le changement est important. Car un accueil d’enfants n’est pas seulement un lieu où l’on doit repérer les risques. C’est aussi un espace de vie collective, avec des adultes qui encadrent, arbitrent, apaisent, organisent, posent des limites et exercent une fonction éducative. Si le débat public se concentre uniquement sur les outils de réassurance immédiate, il peut finir par contourner la question pourtant décisive : sur quelles bases veut-on faire tenir ce service ?

Contrôler « tous les intervenants » : une promesse rassurante, mais difficile à penser jusqu’au bout

Parmi les premières mesures mises en avant figure la vérification systématique du casier judiciaire et du FIJAIS pour tous les intervenants, avec des contrôles périodiques. Sur le papier, la proposition paraît difficile à contester. Après un scandale touchant des enfants, l’idée de renforcer les contrôles semble relever du bon sens.

Mais cette mesure mérite d’être lue attentivement. Car ce qui marque ici n’est pas seulement l’existence du contrôle, que les collectivités peuvent déjà en partie mobiliser dans certains cadres. Ce qui frappe surtout, c’est l’extension de la promesse à tous les intervenants.

Et c’est précisément là que les difficultés commencent. Qui appelle-t-on exactement “intervenant” ? Un animateur recruté à l’année, bien sûr. Mais aussi un stagiaire BAFA ? Un agent municipal intervenant ponctuellement ? Un bibliothécaire qui accueille un groupe pendant deux heures ? Un musicien, un comédien, un éducateur sportif, un intervenant culturel qui ne vient qu’une fois ? Un prestataire ponctuel sur un atelier ?

Plus la formule est prise au sérieux, plus elle ouvre un champ immense. Car contrôler de la même manière une personne présente chaque jour auprès des enfants et une autre qui intervient ponctuellement sur un temps très court n’a rien d’évident. Dans une ville comme Paris, où le nombre d’écoles, d’agents, de partenaires, de temps périscolaires et d’intervenants extérieurs est considérable, la mise en œuvre d’un contrôle homogène de “tous les intervenants” représenterait une charge administrative très lourde.

En réalité, cette promesse fonctionne politiquement parce qu’elle suggère une protection totale. Mais sur le terrain, elle soulève une difficulté très concrète : soit elle reste très large dans son affichage et floue dans son application, soit elle devient réellement systématique, et suppose alors une organisation de contrôle massive, continue et extrêmement coûteuse en gestion.

Autrement dit, la formule rassure. Mais plus on l’examine, plus elle révèle un écart entre la simplicité du slogan et la complexité du réel.

Le retrait immédiat après signalement : protection nécessaire ou mécanique d’éviction ?

La proposition de retrait immédiat de toute personne signalée relève du même registre. Là encore, l’intention affichée est facile à comprendre : lorsqu’il s’agit d’enfants, la prudence doit être maximale. Politiquement, il est très difficile de contester une mesure qui se présente comme l’application stricte du principe de précaution.

Mais dans la vie réelle d’un accueil périscolaire, tout dépend de ce qu’est exactement un signalement. Car un signalement n’est pas toujours un fait établi, homogène, clair ou immédiatement qualifiable. Il peut concerner des faits d’une extrême gravité, bien sûr. Mais il peut aussi naître d’une tension, d’une incompréhension, d’un récit partiel, d’une scène mal interprétée, d’un conflit éducatif ou d’un contexte relationnel déjà dégradé.

C’est pourquoi la question décisive n’est pas seulement celle du retrait, mais celle de la procédure. Qui signale ? Par quel canal ? Avec quelle traçabilité ? Quel niveau de vérification ? Quel temps d’évaluation ? Quelle distinction entre alerte sérieuse, accusation incertaine, conflit éducatif ou dénonciation instrumentalisée ?

Il ne s’agit pas de supposer la mauvaise foi partout. Un enfant peut mal interpréter une situation sans vouloir mentir. Un parent peut être sincèrement inquiet sans disposer de tous les éléments. Un collègue peut rapporter une scène de manière partielle. Mais dès lors que le signalement devient, dans les faits, capable de déclencher presque automatiquement une éviction, il change de nature dans l’équilibre du service. Il devient aussi un levier potentiel de déstabilisation.

Le risque est alors clair : ce qui se présente comme une mesure de protection peut aussi produire une insécurité permanente pour les équipes. L’agent sait qu’il peut être retiré très vite. La direction arbitre sous forte pression. Les rapports professionnels deviennent plus défensifs. Et tout le service peut finir par fonctionner moins sur la base d’un cadre clair que sous la menace diffuse du soupçon.

Une politique de protection a besoin de réactivité. Mais si elle repose avant tout sur la rapidité d’éviction, sans robustesse procédurale suffisante, elle peut glisser vers une politique de suspicion permanente.

S’appuyer sur les ATSEM : une piste possible, mais pas un remplacement simple

Autre mesure avancée : mettre fin au recours aux associations pour s’appuyer davantage sur le personnel municipal, en particulier les ATSEM. Là encore, la proposition peut paraître rassurante. Les ATSEM sont connues des familles, déjà présentes dans l’environnement scolaire, souvent perçues comme expérimentées et stables. Politiquement, le choix est lisible : face à un système jugé trop fragile, on revient vers des figures identifiées et jugées plus sûres.

Mais cette mesure pose une difficulté de fond : une ATSEM n’est pas un animateur. Ce ne sont pas les mêmes missions, pas la même logique professionnelle, pas les mêmes cadres d’intervention. L’animation relève du loisir, de la dynamique de groupe, de la proposition d’activités, de la gestion de la vie collective en dehors du temps de classe. L’ATSEM, elle, intervient dans une autre logique, davantage tournée vers l’accompagnement de l’enfant, l’aide matérielle, la continuité du temps scolaire, en particulier en maternelle.

Cela ne signifie pas que les ATSEM seraient incapables d’intervenir utilement sur certains temps périscolaires. Certaines en ont les compétences, l’expérience et l’envie. Mais on ne peut pas faire comme si la substitution allait de soi. Car remplacer partiellement des animateurs par des ATSEM ne consiste pas simplement à mobiliser un autre personnel disponible : cela transforme la nature même du service.

Il faut aussi regarder ce que cette mesure implique du point de vue de l’enfant. L’ATSEM est déjà présente sur une grande partie de la journée. Cette continuité peut avoir des avantages. Mais elle signifie aussi que l’enfant voit moins varier les figures adultes, moins alterner les postures éducatives, moins exister un temps réellement distinct du scolaire. Or le périscolaire n’est pas censé être un simple prolongement du temps de classe. Il a sa logique propre, son ambiance propre, ses objectifs propres.

À force de vouloir rassurer par la continuité, on risque donc de réduire peu à peu la spécificité de l’animation elle-même.

Le recours aux parents et grands-parents : la mesure la plus séduisante en apparence, la plus fragile en réalité

C’est probablement la proposition la plus frappante du dispositif : faire intervenir des parents et des grands-parents volontaires, formés et rémunérés, pour restaurer la confiance et favoriser la transmission. L’idée peut sembler habile. Elle mobilise des figures de proximité, familières, rassurantes. Elle répond à la crise de confiance par une image simple : réintroduire des adultes “du monde des familles” au cœur du service.

Mais dès qu’on essaie de penser la mesure concrètement, les difficultés apparaissent immédiatement.

D’abord, si ces parents ou grands-parents deviennent réellement des intervenants du service, alors la logique de contrôle annoncée plus haut s’applique aussi à eux. Vérifie-t-on leur casier judiciaire de la même manière ? Leur applique-t-on les mêmes règles ? Les mêmes contrôles périodiques ? Les mêmes possibilités de retrait immédiat en cas de signalement ? Si la réponse est non, on crée une zone d’exception difficilement justifiable. Si la réponse est oui, alors on intègre ces proches dans une logique quasi-professionnelle qui transforme profondément leur statut.

Ensuite, il y a la question de la neutralité. Un parent ou un grand-parent n’entre jamais dans le service comme un professionnel ordinaire. Il arrive avec ses liens, ses préférences, ses perceptions, parfois avec son propre enfant ou petit-enfant dans la structure. Son regard n’est pas neutre. Il peut comparer, juger, intervenir, réagir autrement qu’un adulte extérieur à la relation familiale.

Et cela ouvre une question inévitable : que se passe-t-il en cas de désaccord entre un animateur et ce parent ou grand-parent intervenant ? Qui a autorité ? Qui tranche ? Qui porte réellement la légitimité éducative ?

Dans le contexte actuel du périscolaire parisien, où les tensions entre familles, équipes et institution sont déjà fortes, il est difficile d’imaginer que cette superposition des rôles produise automatiquement de l’apaisement. Elle peut tout aussi bien créer des conflits nouveaux, encore plus difficiles à réguler.

Soit le proche reste un proche, soit il devient un professionnel

La contradiction de cette mesure tient au fond à ceci : soit le parent ou le grand-parent reste d’abord un proche, et alors sa place dans l’équipe reste floue ; soit il reçoit une formation suffisamment sérieuse pour exercer une fonction comparable à celle d’un animateur, et dans ce cas il cesse précisément d’être mobilisé comme simple figure de proximité. Il devient, de fait, un intervenant professionnel ou quasi-professionnel.

Autrement dit, la mesure semble hésiter entre deux modèles qu’elle ne parvient pas à articuler. Elle veut faire entrer des proches dans le service au nom de la confiance, tout en leur donnant une forme de légitimité d’intervention. Mais cette double logique est instable. Plus on professionnalise le proche, plus il perd son statut de simple figure rassurante. Moins on le professionnalise, plus sa place devient fragile du point de vue éducatif.

Dans les deux cas, la confusion demeure.

Une confusion des rôles plus risquée ici qu’à l’école

On pourrait objecter qu’il existe aussi, dans d’autres espaces éducatifs, des situations de proximité entre adultes et enfants d’une même communauté. C’est vrai. Mais le périscolaire n’offre pas les mêmes garanties structurelles que l’école.

Dans l’Éducation nationale, les rôles sont beaucoup plus normés, les chaînes hiérarchiques beaucoup plus stabilisées, les contrôles plus structurés, les inspections plus intégrées au fonctionnement du système. Le périscolaire, lui, reste beaucoup plus variable, plus souple, parfois plus flou dans son organisation quotidienne.

C’est précisément pour cela que l’introduction de proches dans l’encadrement y est encore plus sensible. Là où l’école peut absorber certaines proximités dans un cadre rigide, le périscolaire risque davantage de les subir comme des brouillages de rôle. La dérive n’est pas automatique, mais elle y est objectivement plus possible.

Présenter les équipes aux parents : information utile ou repérage accru des agents de terrain ?

La présentation annuelle des équipes aux parents paraît, en elle-même, plutôt positive. Beaucoup d’animateurs souhaitent des relations plus claires avec les familles. En soi, créer un moment de rencontre n’a rien de problématique.

Mais dans le contexte de ces propositions, cette mesure ne peut pas être lue isolément. Présentée comme réponse à une crise de confiance et à des scandales, elle peut rapidement prendre un autre sens : non plus seulement mieux dialoguer, mais mieux identifier qui est qui.

Et là encore, le risque est un déplacement de la responsabilité perçue. Le parent connaît désormais les visages, les prénoms, les personnes de terrain. Lorsque l’enfant raconte un épisode, une tension, une gêne ou une difficulté, le parent peut immédiatement associer le récit à une personne identifiée. Cela peut favoriser la clarté, bien sûr. Mais cela peut aussi renforcer la personnalisation des tensions : on sait qui regarder, qui observer, à qui demander des comptes.

Le problème, c’est que cette visibilité renforcée concerne surtout les équipes de terrain. Ce ne sont pas les coordinateurs, les responsables administratifs, les décideurs municipaux ou les chefs de service qui sont ainsi mis en avant. Ce sont les agents qui disposent du moins de pouvoir réel sur l’organisation générale.

Autrement dit, on accroît encore la visibilité de ceux qui sont déjà les plus exposés, sans rendre aussi visibles ceux qui détiennent la capacité de fixer les règles, les moyens et les arbitrages.

Le même mouvement à travers toutes les mesures

Lorsqu’on les prend ensemble, ces propositions dessinent une logique cohérente. Elles ne sont pas simplement juxtaposées. Elles racontent toutes la même chose : un périscolaire qu’il faudrait contrôler davantage, évincer plus vite en cas d’alerte, rendre plus familier par des figures proches, et personnaliser davantage aux yeux des familles.

Ce modèle répond à une angoisse réelle. Mais il a un prix. Il affaiblit la présomption de professionnalisme des équipes. Il transforme le signalement en outil potentiellement central dans les rapports de travail. Il brouille la frontière entre espace éducatif et espace familial. Il expose davantage les agents de terrain. Et surtout, il déplace la confiance du côté des personnes visibles au lieu de la construire à partir d’un cadre solide, stable et lisible.

C’est là que le paradoxe apparaît clairement : on annonce vouloir restaurer la confiance, mais les mécanismes proposés risquent, en pratique, d’installer une architecture de défiance.

La vraie question reste absente

Au fond, une question centrale n’est presque jamais posée par ce type de programme : quel cadre éducatif commun veut-on pour le périscolaire parisien ?

Car la réponse ne peut pas être seulement managériale, sécuritaire ou communicationnelle. Un accueil d’enfants n’est pas un simple lieu de présence adulte. C’est une organisation éducative. Elle a besoin de règles claires, de responsabilités lisibles, de procédures stables, de protections sérieuses pour les enfants comme pour les professionnels, et d’une vraie capacité à traiter les alertes sans étouffer les faits ni transformer tout le service en zone de suspicion.

Tant que le débat reste centré sur “plus de contrôles”, “plus de retraits”, “plus de proches” et “plus de visages identifiés”, il évite le cœur du sujet. Or ce cœur est pourtant simple : un périscolaire ne devient pas plus sûr uniquement parce qu’il est davantage surveillé. Il devient plus sûr lorsqu’il est mieux structuré.

C’est pourquoi la formule “restaurer la confiance” mérite d’être interrogée jusqu’au bout. Car derrière sa promesse rassurante, elle peut aussi masquer une autre réalité : celle d’un service où l’on répond à la crise moins par la construction d’un cadre éducatif robuste que par l’installation progressive d’une culture du soupçon.

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