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La présence de retraités : un angle mort du périscolaire

À partir d'un témoignage recueilli par SOS Périscolaire, cet article examine une situation où des retraités interviennent sur des temps périscolaires tandis qu'un projet d'atelier porté par une animatrice est refusé. Derrière ce contraste se pose une question de fond : qui encadre, et selon quelle responsabilité ?

Dans un témoignage recueilli par SOS Périscolaire, une phrase arrive presque en bout de récit, comme un détail secondaire, alors qu’elle ouvre en réalité une brèche majeure :

« Dans notre nouvelle école j’ai proposé de faire des ateliers (c’est mon métier) : refusé… alors que des retraités viennent faire des animations sans que l’on sache ni qui ils sont, ni ce qu’ils font avec les enfants. »

Derrière cette scène banale se dessine un angle mort du périscolaire : la présence d’adultes auprès des enfants en dehors de tout cadre éducatif lisible, simplement parce qu’ils sont perçus comme « rassurants » par principe.

À cela s’ajoute une hiérarchie implicite de l’âge : plus on est âgé, plus on est présumé légitime. Cette présomption organise silencieusement les relations entre enfants, animateurs et bénévoles seniors.

Une présence présumée rassurante, donc peu questionnée

La figure du retraité bénévole coche toutes les cases de l’imaginaire sécurisant : personne d’expérience, disponible, souvent issue du territoire, parfois ancien agent municipal ou ancien parent d’élève. Dans les documents de communication, cela devient rapidement un argument en soi : lien intergénérationnel, lutte contre l’isolement, « vivre ensemble », transmission des savoirs.

Dans ce récit, l’essentiel est que les seniors « viennent aider » : donner un coup de main, proposer un atelier de cuisine, raconter des histoires, animer un jeu. L’intention est supposée positive, donc la vigilance se relâche. On ne regarde plus d’abord la structure du cadre, on regarde l’image produite : enfants souriants, personnes âgées valorisées, élus satisfaits.

Le problème n’est pas qu’ils soient là. Le problème est qu’ils soient là dans une position d’évidence rassurante, sans que la collectivité ne se sente tenue de dire clairement : sous quelle responsabilité interviennent-ils, avec quelles limites, selon quelles règles, et dans quel rapport précis aux équipes d’animation ?

Un cas d’école : le programme intergénérationnel d’une commune des Pyrénées-Orientales

Dans une commune des Pyrénées-Orientales, un programme intergénérationnel illustre très concrètement ce fonctionnement. Sur le papier, le dispositif est attractif : il s’inscrit dans la lutte contre l’isolement des seniors et dans l’éducation des enfants à la citoyenneté, en visant l’apprentissage du « vivre ensemble ».

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Tout au long de l’année, des activités communes sont organisées. Certaines s’articulent avec des temps nationaux (Semaine bleue, Semaine du goût), d’autres sont propres à la commune. Des rencontres avec un EHPAD ont lieu régulièrement, autour d’ateliers de peinture, sculpture, pâtisserie, jeux de mémoire et de motricité. D’autres moments rassemblent jeunes et seniors autour de plantations potagères, de jeux sportifs, d’ateliers créatifs ou de temps de partage d’expériences.

Le dispositif prévoit aussi explicitement que les seniors peuvent « participer à l’encadrement des enfants » sur différents dispositifs du service, notamment en restauration scolaire, sur des activités manuelles ou sur des temps de jeux. Ils interviennent dans le cadre d’une convention de bénévolat qui leur donne, en contrepartie, accès à une réduction sur une adhésion locale.

Tout est donc pensé et valorisé du point de vue du bénévolat senior : le cadre contractuel existe, l’engagement des retraités est organisé, les avantages sont définis. Mais le versant enfant reste étonnamment peu détaillé.

Quand un senior participe à « l’encadrement » sur le temps de cantine, est-il intégré comme intervenant de l’ACM ou comme présence périphérique ? Qui le supervise réellement ? À quel moment le projet pédagogique de l’accueil, les règles de protection des enfants et la place des animateurs sont-ils formellement posés devant lui ? Sur ces points, le texte se tait.

Une zone grise statutaire : présents auprès des enfants, mais à la marge du droit

Le témoignage de SOS Périscolaire condense ce flou en une phrase : des retraités font des animations « sans que l’on sache ni qui ils sont, ni ce qu’ils font avec les enfants ». Même lorsqu’une convention de bénévolat existe, un ensemble de questions restent souvent sans réponse claire pour les équipes :

Sont-ils déclarés comme intervenants dans le cadre de l’ACM, ou simplement considérés comme des bénévoles « en plus » ? Un contrôle d’honorabilité est-il systématiquement réalisé, et surtout suivi dans le temps ? Ont-ils reçu une information minimale sur le cadre légal applicable : droit à l’intimité, interdictions de certaines pratiques humiliantes ou violentes, règles de signalement ? Qui observe leurs interventions ? Qui tranche, en cas de problème, sur ce qui est acceptable ou non dans leur posture auprès des enfants ?

Dans un accueil collectif de mineurs, un animateur salarié est pris dans un ensemble de normes et de contrôles théoriques : déclarations à l’administration, responsabilité pénale, responsabilité administrative de la collectivité, projet pédagogique, réunions, consignes, procédures internes.

Le retraité, lui, se retrouve souvent au bord de ce système : un peu bénévole, un peu intervenant, parfois un peu encadrant, sans être pleinement saisi par le régime de protection qui devrait encadrer toute présence adulte auprès des enfants. Il est suffisamment là pour avoir une influence éducative réelle, pas suffisamment inscrit pour être entouré des mêmes obligations qu’un professionnel.

La hiérarchie implicite de l’âge : l’adulte de l’adulte

À cette zone grise statutaire s’ajoute une hiérarchie silencieuse, mais extrêmement puissante : celle de l’âge. Dans l’imaginaire social, les personnes âgées sont présumées plus sages, plus expérimentées, plus prudentes. Lorsqu’un senior parle, sa parole est spontanément perçue comme plus crédible.

Dans le périscolaire, cette hiérarchie se décline en cascade. Pour l’enfant, l’animateur est l’adulte : c’est lui qui encadre, qui rappelle la règle, qui tranche un conflit, qui porte le cadre. Mais pour ce même animateur – souvent jeune, parfois en début de parcours professionnel –, le retraité est à son tour une figure d’adulte « supérieur » : plus âgé, plus ancré localement, plus valorisé publiquement.

L’enfant observe cette hiérarchie implicite. Devant lui, l’animateur fait autorité ; devant l’animateur, la personne âgée fait figure d’autorité. La parole du senior, coconstruite par l’âge et par la communication municipale qui valorise le programme intergénérationnel, gagne une présomption de vérité.

Concrètement, cela signifie qu’en cas de contradiction entre un animateur et un retraité – sur une façon de parler à un enfant, sur un geste déplacé, sur une blague humiliante –, l’enfant a toutes les raisons d’intérioriser que « c’est le plus âgé qui a raison ». Ce réflexe social de hiérarchie par l’âge s’ajoute à la hiérarchie institutionnelle, et reconfigure silencieusement les rapports d’autorité.

Quand la vigilance professionnelle devient contestation du projet

Cette asymétrie ne produit pas seulement des effets symboliques. Elle pèse directement sur la capacité des animateurs à exercer leur responsabilité éducative.

Un animateur qui conteste la manière dont un retraité s’adresse à un enfant ne questionne pas seulement un individu. Il touche, même indirectement, au projet intergénérationnel lui-même, tel qu’il est porté par la commune. Sa vigilance peut alors être requalifiée : ce qui relève, pour lui, d’une exigence éducative (refuser une attitude méprisante, rappeler les règles de respect, poser un cadre) peut être perçu, plus haut, comme une opposition au programme intergénérationnel, voire comme un manque d’adhésion aux « valeurs » affichées.

Le retraité cumule ainsi deux formes de légitimité : la légitimité de l’âge et la légitimité du programme politique dont il est le visage concret. L’animateur, lui, est placé dans une position fragile. S’il se tait, il abdique en partie sa responsabilité éducative. S’il s’exprime, il risque de se voir reprocher d’entraver une action valorisée par la collectivité ou de « mal comprendre » l’esprit du dispositif.

Dans un contexte où les emplois sont souvent précaires, cette asymétrie est renforcée : l’animateur dépend de son contrat, le bénévole ne dépend de personne. Le rapport de force symbolique est clair, même lorsqu’il n’est jamais formulé.

Invisibilisation du risque et délégation silencieuse de responsabilité

Un animateur qui dérape laisse des traces : collègues présents, hiérarchie identifiable, possibilité d’alerte. Un bénévole périphérique, perçu comme « monsieur qui vient faire du bricolage » ou « madame qui aide à la cantine », agit dans un espace moins formalisé : ses propos sont moins systématiquement restitués en réunion, ses pratiques moins souvent retravaillées, ses maladresses plus facilement relativisées (« il ne voulait pas mal faire », « c’est de sa génération »).

Dans ce modèle, la collectivité délègue de fait une part de l’animation – et parfois une part d’autorité – à des personnes dont elle ne définit ni clairement le statut éducatif, ni précisément les limites d’intervention. Tant que tout se passe bien, chacun y trouve son compte : les enfants semblent contents, les seniors se sentent utiles, les élus peuvent valoriser une action intergénérationnelle.

Mais si un incident survient, la chaîne de responsabilité devient soudain très floue. Sous quel statut le retraité intervenait-il ? Qui l’avait formé ? Qui l’observait ? Qui était responsable, en pratique, de ce qu’il faisait avec les enfants ? Et à quel moment l’animateur, en désaccord, aurait-il pu exercer une critique sans être perçu comme un frein au projet ?

Tant que ces questions ne sont pas anticipées, la protection repose sur une hypothèse : la bonne volonté de chacun suffira.

Conclusion

La critique ne vise ni les seniors, ni le principe des actions intergénérationnelles. Ces rencontres peuvent être précieuses, pour les enfants comme pour les personnes âgées. Elle vise la place qui leur est donnée : une place construite sur une présomption de sagesse et de bienveillance, qui semble parfois suffire à justifier un encadrement juridique et éducatif minimal.

Dans tout espace où des enfants sont confiés à des adultes, la question centrale n’est jamais : « Sont-ils sympathiques ? Sont-ils bien intentionnés ? » Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : qui porte la responsabilité éducative et juridique de ce qui se passe, avec quels pouvoirs réels, et selon quelles règles communes ?

Tant que la présence de retraités sera traitée comme une évidence rassurante plutôt que comme une situation éducative à encadrer, elle restera un angle mort du périscolaire. Et, comme toujours dans les zones grises, ceux qui sont le moins protégés ne sont ni les élus, ni les services, ni les bénévoles, mais les enfants – et les animateurs professionnels, sommés de répondre d’un cadre qu’ils n’ont pas choisi, face à des adultes que l’institution, l’âge et le récit politique placent d’emblée du côté de la légitimité.

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