L'après-midi sans consignes
Chapitre 11
Lundi, 14h05.
Le temps calme est fini, le bruit revient peu à peu.
Les animateurs se rassemblent, un peu fatigués, pour préparer les activités.
Sur la table ronde, le Cahier de la Convention est là, ouvert, plein de ratures.
Personne n’ose y toucher.
Le directeur passe, le regarde, soupire, et referme doucement la couverture.
— « On va repartir sur une base calme, hein ? Cet après-midi, jeux de coopération dehors. On fait respirer tout le monde. »
Mais au moment de lancer l’activité, rien ne se passe comme prévu.
Une fille s’avance, calme, mais déterminée :
— « On a pas choisi le jeu. »
— « Aujourd’hui, c’est le jeu des cerceaux, tout le monde dehors. »
— « Mais on veut voter d’abord. »
L’animateur reste figé, les bras ballants.
— « Voter pour quoi ? »
— « Pour savoir si on veut le faire. »
— « Non, non, c’est pas comme ça que ça marche. On a déjà décidé. »
— « Bah alors, pourquoi c’est marqué qu’on a le droit de donner notre avis ? »
Le ton est doux.
Mais le regard de l’enfant ne lâche pas.
Et autour d’elle, d’autres approchent.
Un garçon hausse la voix :
— « Ouais, c’est vrai, la Convention, elle dit qu’on a le droit ! »
— « Et le droit au repos, aussi ! »
— « Moi, j’ai pas envie d’aller dehors, j’ai froid. »
— « Et moi, je veux faire un dessin. »
— « Et moi, j’veux rien faire. »
Les animateurs échangent des regards, perdus.
— « Bon, on se calme. Si chacun fait ce qu’il veut, ça devient le bazar. »
— « C’est pas le bazar, c’est nos droits. »
Un rire fuse, léger, presque tendre :
— « C’est pas très Convention de dire qu’on n’a pas le droit de rien faire. »
Le mot Convention retombe comme une pierre dans l’air.
Les adultes ne trouvent rien à répondre.
Alors le mouvement s’étend.
Les enfants commencent à s’organiser, sans qu’on leur demande rien.
Un petit prend une feuille :
— « On va faire un conseil. Ceux qui veulent décider, ils s’assoient là. »
— « Et ceux qui veulent jouer, ils vont dehors. »
Une fille prend le cahier, le pose au milieu :
— « On écrit qui fait quoi. Comme ça, c’est clair. »
Les animateurs regardent, sans savoir s’ils doivent intervenir.
Certains rient, d’autres s’énervent.
Le directeur, lui, finit par dire, d’une voix sèche :
— « Bon, ça suffit maintenant. Vous arrêtez avec ce cirque, on reprend les activités ! »
Un silence.
Puis une petite voix, au fond :
— « C’est pas un cirque. C’est nos droits. »
— « Ouais, c’est dans la Convention ! »
— « Vous l’avez lue ou pas ? »
Le directeur sent la chaleur lui monter au visage.
Il tente encore :
— « C’est moi le responsable ici, d’accord ? C’est moi qui décide. »
Et aussitôt, un enfant répond, presque en murmurant :
— « Non. C’est marqué toutes les décisions. »
Un autre enchaîne :
— « Et c’est pas très Convention, de dire le contraire. »
Cette fois, personne ne rit.
Le directeur reste debout, face à vingt enfants qui le regardent, pas en défi, mais en attente.
Et dans ce silence suspendu, il comprend qu’il a perdu la main.
Alors, lentement, les enfants reprennent la parole.
Ils s’organisent, discutent, se contredisent, changent d’avis, s’embrouillent, rient.
Ils inventent leur propre après-midi : un dessin collectif sur la table, un petit théâtre improvisé dans le coin, un groupe qui construit une cabane avec les coussins.
Le bruit devient joyeux, désordonné, libre.
Les adultes ne donnent plus de consignes, ils surveillent seulement, hagards.
Vers 16h, la scène est presque surréaliste.
Le centre tourne sans eux.
Un animateur, épuisé, lâche :
— « J’comprends plus rien à ce qu’ils font. »
Une collègue répond, en souriant faussement :
— « Moi non plus. Mais au moins, ils s’engueulent pas. »
Au milieu du vacarme, la fille du matin écrit dans le cahier :
“Cet après-midi, on a décidé tous seuls. C’était le bazar, mais c’était bien.”
Puis, en dessous, un garçon rajoute :
“C’est la première fois qu’on n’a pas eu besoin de demander.”
Et sur la dernière ligne, quelqu’un trace au feutre rouge, en lettres tremblées :
“C’est pas très Convention, de nous reprendre notre cahier.”
Le directeur passe devant la table, s’arrête, lit, ne dit rien.
Les enfants continuent de rire, d’écrire, de vivre.
Et pour la première fois depuis le début, le centre n’appartient plus aux adultes.
Table des matieres
Pour aller plus loin
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Lire l'analyse : Anatomie d'une collision normativeUn exercice de modelisation qui suit le parcours complet d'une boite de feutres, de la loi de finances au local de rangement. Cette fiction institutionnelle revele comment l'architecture administrative transforme un geste educatif simple en une chaine bureaucratique complexe.
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