La lecture
Chapitre 2
Vendredi matin, 9h35.
Salle d'activités du centre.
Les tables sont poussées sur les côtés, les enfants assis sur des chaises en cercle.
Certains chuchotent, d'autres baillent.
Un animateur tape dans ses mains :
— Bon, les enfants, ce matin on fait une petite activité spéciale. Le directeur nous a demandé de vous parler d'un texte très important : la Convention internationale des droits de l'enfant.
Un silence, puis une question :
— C'est quoi une convention ?
— C'est un texte que tous les pays ont signé pour protéger les enfants. Et là, ben, on doit vous en parler aujourd'hui.
L'animateur sort une feuille imprimée, froissée dans sa poche.
Il lit à voix haute :
« Article 3 — Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. »
« Article 12 — L'enfant a le droit d'exprimer librement son opinion sur toute question qui le concerne, et on doit en tenir compte. »
« Article 31 — L'enfant a droit au repos et au jeu. »
Quelques rires dans le fond.
Un garçon souffle :
— Ben ça, c'est déjà le cas.
— Voilà, c'est pour vous dire que c'est important, c'est dans la loi, répond l'animateur, un peu mal à l'aise.
Une fille au premier rang, lève la main :
— Attends, toutes les décisions, ça veut dire aussi quand on nous dit de faire la sieste ou de ranger ?
— Euh… non, pas tout à fait. C'est plutôt dans les grandes décisions.
— Mais c'est pas écrit "grandes". C'est écrit "toutes".
Un autre garçon intervient :
— Et le droit au repos, ça veut dire qu'on peut rester assis si on veut pas courir ?
— Ben… oui, mais faut quand même participer, sinon c'est pas juste pour les autres.
— Mais c'est notre droit, non ?
Les animateurs échangent un regard gêné.
L'un d'eux finit par dire :
— Oui, mais bon, faut pas tout prendre au pied de la lettre. C'est plus… pour le principe.
— Mais si c'est dans la loi, ça compte pas ?
L'animatrice rit nerveusement.
— Si, ça compte, mais… faut pas tout mélanger. Bon, allez, c'était juste pour que vous sachiez que vous avez des droits. On va passer au goûter.
Les enfants se lèvent.
Un brouhaha général.
Mais trois d'entre eux restent assis un instant.
La fille replie la feuille et la garde dans sa poche.
— C'est quand même bizarre, leur texte. Si c'est un vrai droit, pourquoi ils veulent pas qu'on en parle ?
Le plus petit répond doucement :
— Peut-être qu'ils veulent pas qu'on s'en serve.
Le troisième sourit :
— On verra demain.
Le midi, pendant le repas, la feuille circule.
Et à la sortie, sous les arbres de la cour, une phrase commence à se répéter entre les enfants :
— C'est marqué qu'on a le droit de donner notre avis.
Table des matieres
Pour aller plus loin
Le recit fictif du Cahier de la Convention met en scene la rencontre entre le droit international et le cadre administratif local. Cette analyse approfondie decrypte les mecanismes de neutralisation qui s'activent lorsque des enfants prennent a la lettre les textes qui les concernent.
Lire l'analyse : Anatomie d'une collision normativeUn exercice de modelisation qui suit le parcours complet d'une boite de feutres, de la loi de finances au local de rangement. Cette fiction institutionnelle revele comment l'architecture administrative transforme un geste educatif simple en une chaine bureaucratique complexe.
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