La réunion
Chapitre 6
Jeudi, fin de matinée.
Le directeur a cédé.
Trop de murmures, trop de « C’est pas très Convention, ça. »
Alors il a dit :
— « Bon, on va en parler un peu, comme ça ce sera fait. »
La salle d’activités sent encore la colle et les feutres.
Les tables sont repoussées, les enfants en cercle.
Les animateurs se tiennent debout, certains adossés au mur, bras croisés.
Le directeur prend la parole, ton bienveillant :
— « Bon, alors… vous avez beaucoup parlé de la Convention, c’est très bien. On s’est dit qu’on allait en discuter calmement, tous ensemble. »
Une jeune fille, au centre, sort une feuille pliée.
Celle qui circule depuis le début de la semaine.
— « On a écrit des trucs. »
Elle la déplie : les articles sont surlignés au feutre rose.
— « Article 12 : on a le droit de donner notre avis. Article 31 : on a le droit au repos et au jeu. Article 3 : l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale. »
Elle relève la tête, sourire malicieux :
— « Voilà. Donc là, on va donner notre avis. »
Quelques rires étouffés.
Un garçon ajoute :
— « Oui, parce que ce matin, quand vous avez dit qu’on allait faire du dessin, ben, on n’a pas voté. »
— « Et quand on a dit qu’on voulait jouer dehors, vous avez dit non parce qu’il y avait de la boue. »
Un autre lève la main :
— « Et hier, j’ai voulu me reposer, vous avez dit que j’étais flemmard. C’est pas très Convention, ça. »
Les animateurs esquissent un sourire.
L’un d’eux tente de reprendre :
— « Bon, c’est bien de rigoler, mais faut pas tout confondre. La Convention, c’est un texte très général, pas pour les petits détails du centre. »
— « Ben si, c’est écrit “toutes les décisions”. »
— « Oui, mais c’est pas au pied de la lettre, hein. »
Un garçon hausse les épaules :
— « Ben c’est écrit noir sur blanc. Si vous vouliez pas que ce soit au pied de la lettre, fallait écrire autrement. »
Les rires fusent, sincères cette fois.
Une fille glousse :
— « C’est vrai, c’est pas très Convention, de dire le contraire d’un texte. »
Même les plus timides se mettent à sourire.
Le directeur garde son calme, mais on voit qu’il serre les dents.
— « Bon, on a entendu vos remarques. C’est bien que vous connaissiez vos droits, mais il faut aussi des règles. »
— « Oui, mais la Convention, c’est une règle aussi. »
— « C’est pas pareil, c’est… »
— « Si, c’est pareil, c’est marqué loi internationale. »
Cette fois, quelques animateurs éclatent de rire.
Un fou rire nerveux, presque gêné.
Le directeur soupire, regarde sa montre :
— « Bon, allez, il est presque midi, on va aller manger. »
Mais les enfants, eux, n’ont pas bougé.
Ils continuent, taquins, enchaînant les piques :
— « Et à la cantine, on pourra donner notre avis sur le menu ? »
— « Ou au moins sur la place où on s’assoit ? »
— « Et si on veut se reposer au lieu de manger les haricots, c’est dans l’article 31 ? »
Les animateurs rient encore, mais sans joie.
Ils ne savent plus si c’est une blague ou un début d’insubordination.
Le directeur, lui, lève les bras :
— « Allez, on y va, sinon on va être en retard. »
Les enfants se lèvent lentement, toujours en bavardant.
Un garçon lance, en riant :
— « On marche, mais c’est pas parce qu’on nous l’a dit, c’est parce qu’on veut ! »
Une fille répond :
— « Ouais, c’est très Convention de notre part. »
Et tout le groupe éclate de rire.
La joie étrange de ceux qui, pour la première fois, ont eu raison sans avoir à se battre.
Table des matieres
Pour aller plus loin
Le recit fictif du Cahier de la Convention met en scene la rencontre entre le droit international et le cadre administratif local. Cette analyse approfondie decrypte les mecanismes de neutralisation qui s'activent lorsque des enfants prennent a la lettre les textes qui les concernent.
Lire l'analyse : Anatomie d'une collision normativeUn exercice de modelisation qui suit le parcours complet d'une boite de feutres, de la loi de finances au local de rangement. Cette fiction institutionnelle revele comment l'architecture administrative transforme un geste educatif simple en une chaine bureaucratique complexe.
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