La cantine
Chapitre 7
Jeudi, midi.
Le couloir résonne du bruit des plateaux.
Les enfants avancent en file indienne, comme d’habitude, mais l’atmosphère n’est plus la même.
Ils chuchotent, se retiennent de rire.
On sent une excitation contenue, un secret partagé.
L’animatrice de service fait la circulation, sérieuse :
— « On se range bien, on parle pas trop fort. »
Un garçon souffle à son copain :
— « C’est pas très Convention, ça. »
Ils étouffent un rire.
La dame de service lève les yeux :
— « Qu’est-ce que t’as dit ? »
— « Rien, madame. »
La file avance.
Les plateaux glissent sur le comptoir.
Un autre enfant, plus grand, prend la parole :
— « On peut choisir où on s’assoit, aujourd’hui ? »
L’animatrice répond sans lever la tête :
— « Non, on remplit les tables dans l’ordre, comme d’habitude. »
— « Oui mais l’article 12, c’est le droit de donner son avis, non ? Moi je préfère être avec eux. »
Quelques rires éclatent dans la file.
— « Bon, allez, avancez, vous bloquez tout le monde ! »
À table, les discussions reprennent.
Les enfants testent les limites comme un jeu.
— « J’aime pas les haricots. »
— « Faut goûter quand même. »
— « Mais j’ai le droit de pas aimer, c’est mon opinion. »
— « C’est pas très Convention, de forcer à goûter. »
Les animateurs soupirent, partagés entre l’amusement et l’exaspération.
Au fond de la salle, un petit groupe chuchote sérieusement :
— « On devrait faire une feuille pour dire ce qu’on veut changer à la cantine. »
— « Genre quoi ? »
— « Qu’on puisse parler, qu’on puisse choisir la place, et qu’on ait pas besoin de finir si on veut plus. »
— « On écrit ça cet après-midi ? »
— « Oui. Dans le cahier de la Convention. »
Le mot cahier est dit comme une évidence.
Personne n’a décidé de sa création, mais tout le monde comprend de quoi il s’agit.
Pendant ce temps, les adultes essaient de maintenir la façade.
Une animatrice murmure à sa collègue :
— « On dirait qu’ils jouent à la révolution. »
L’autre répond, plus sèche :
— « Ouais, ben qu’ils jouent sans moi, parce que là j’en peux plus de leur Convention. »
— « Faut juste que ça se tasse. »
— « Ça se tassera pas, tu verras. Ils ont compris le truc. »
Dans un coin, une jeune fille mange lentement, l’air pensif.
Elle regarde autour d’elle, puis dit tout bas :
— « Avant, j’osais pas trop parler, moi. Maintenant, j’me dis qu’on a le droit. »
Son amie sourit :
— « Oui, mais faut pas trop le dire, sinon ils vont encore dire qu’on exagère. »
La première hausse les épaules :
— « C’est pas grave. C’est dans la loi. »
La sonnerie de fin de repas retentit.
Les enfants se lèvent, débarrassent, rangent leurs plateaux.
Mais au lieu de courir dehors comme d’habitude, certains restent un instant à parler près de la sortie.
On entend :
— « Cet après-midi, on fait la feuille, hein ? »
— « Oui, le cahier de la Convention. »
— « Et on mettra tout : les activités, la cantine, le temps libre. Tout. »
Les animateurs observent, sans intervenir.
Ils se disent qu’ils vont gérer ça plus tard.
Mais plus tard, il sera déjà trop tard.
Parce que ce jour-là, pour la première fois, les enfants ont compris qu’ils pouvaient se citer eux-mêmes comme source d’autorité.
Table des matieres
Pour aller plus loin
Le recit fictif du Cahier de la Convention met en scene la rencontre entre le droit international et le cadre administratif local. Cette analyse approfondie decrypte les mecanismes de neutralisation qui s'activent lorsque des enfants prennent a la lettre les textes qui les concernent.
Lire l'analyse : Anatomie d'une collision normativeUn exercice de modelisation qui suit le parcours complet d'une boite de feutres, de la loi de finances au local de rangement. Cette fiction institutionnelle revele comment l'architecture administrative transforme un geste educatif simple en une chaine bureaucratique complexe.
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